"Prendre soin" du psychisme des jeunes : le combat de Bernard Stiegler (31/08/2010)
Bernard Stiegler est un philosophe atypique. Ami de Derrida, directeur de l'Ircam puis du développement culturel du Centre Pompidou, il a embrassé sa vocation philosophique au cours d'un séjour de cinq ans de prison pour un braquage de banque, dans les années 80. Son livre "Prendre soin, de la jeunesse et des générations"(Flammarion, 2008, environ 21 Euros) et, au-delà, sa réflexion iconoclaste sur l'éducation et la jeunesse méritent qu'on s'y arrête.
Dans plusieurs livres comme avec son association Ars Industrialis, Stiegler construit et propose une « écologie de l'esprit » :tout comme il faut prendre soin des milieux naturels, il faut se soucier de la nature des milieux psychiques dans lesquels naissent et se développent les jeunes.
La thèse majeure de Stiegler est que l'époque actuelle se caractérise par une tendance à la destruction et à la perception de « l'esprit », du « désir » et de « l'intelligence ». Contre les tendances à l'abêtissement de masse, au « degré zéro de la pensée », aux comportements compulsifs et dépressifs stimulés par la marchandisation, les modes, les marques, les médias, sources majeures d'incivilité et d'irresponsabilité des jeunes, il faut livrer une « bataille de l'intelligence ».
Stiegler démonte ce qu'il nomme tantôt « le capitalisme pulsionnel », tantôt « le populisme industriel » : une économie de consommation et non plus de production, à visée comportementaliste et dont le moteur se trouve dans la conjonction du marketing , de la « société de services », et de l'utilisation massive des medias « psychotechnologiques».
Selon lui, à l'image du "temps de cerveau disponible" dont parlait l'ex-PDG de TF1 Patrick Le Lay, des groupes industriels mondiaux cupides visent explicitement à contrôler notre esprit à leur profit.
Les médias contre l'école et contre la famille
Cette logique se heurte, selon Stiegler, à l'institution familiale et à l'école qui ont traditionnellement pour fonction de "programmer" des conduites, des savoir-faire, des savoirs. Les familles et les enseignants ont à rivaliser avec les « programmes » télévisuels et plus généralement médiatiques. La question de la « démission des parents » devrait être instruite à partir de la compréhension de cette lutte entre institutions et industries de programmes.
La "télécratie", comme son nom l'indique aurait pour but et pour effet de prendre à distance le contrôle des programmes comportementaux qui régulent la vie des groupes sociaux, et donc d'en dessaisir le système éducatif, pour les adapter aux besoins immédiats du marché (cf. un des précédents ouvrages de Stiegler : La Télécratie contre la démocratie).
Ce que les parents et les éducateurs (du moins lorsqu'ils sont demeurés "majeurs" eux-mêmes) transmettaient ancestralement à travers l'éducation sur la base de ce que la civilisation leur paraissait avoir accumulé de plus précieux, les industries audiovisuelles le défont systématiquement, quotidiennement, avec les techniques les plus brutales et les plus vulgaires tout en accusant les familles et le système éducatif de cet effondrement ! Selon Stiegler, cette incurie constitue la cause première du délitement de l'enseignement et des roles familiaux.
Pour remédier à cette situation, il se réfère aux bases culturelles de l'"école de Jules Ferry", fondée sur le livre et la lecture "programmant" une volonté, des attitudes, des valeurs et un esprit critique dont chacun se saisissait plus ou moins mais qui servaient de références claires et majeures. L'école est et doit redevenir ce qui forme l'attention, à la base de tout système de soin des autres et de soi.
Pour Stiegler, la pratique de l'écrit est indispensable à une « attention rationnelle ». Le concept d'attention est à prendre ici en plusieurs sens : Stiegler parle à la fois d'attention psychique et d'attention sociale : « être attentif » et « faire attention », prendre soin.
Commentant des travaux récents établissant un lien de causalité entre le déficit d'attention dont souffrent un nombre croissant de jeunes et l'omniprésence autour d'eux, dès l'enfance, de postes de télévision et autres instruments de stimulation auditive et visuelle, Stiegler dresse un tableau inquiétant des conditions actuelles de développement du cerveau humain dans un milieu qui lui serait devenu particulièrement "toxique". La réception des objets audiovisuels développe une toute autre attitude psychique que le livre. La lecture est commandée par le lecteur lui-même alors que la perception audiovisuelle est souvent indépendante de la volonté Autre différence : savoir lire c'est nécessairement savoir écrire, et réciproquement, alors que le spectateur audiovisuel est le plus souvent réduit à une position de consommateur non producteur.
Ce que Stiegler appelle « misère symbolique » tient notamment à cette dissociation entre des individus producteurs de symboles et la grande masse de ceux qui les reçoivent en ne pouvant que les consommer sans être capables d'en émettre à leur tour.
En outre, la transmission scolaire à travers l'écrit permet la médiation décisive du « maître » alors que la diffusion des programmes audiovisuels se déverse souvent d'elle-même et aggrave le relâchement de l'attention et de la concentration.
Le remède : une écologie de l'esprit
Certes le livre peut colporter dogmes ou « catéchismes » et générer un conditionnement mental. Certes, a contrario, les objets audiovisuels peuvent être l'occasion d'une authentique formation de l'attention critique et du goût artistique. Mais ce n'est surtout le cas de la très grande majorité des images et des représentations qui atteignent les jeunes d'aujourd'hui.
Comment faire, notamment à l'école, pour que le nouveau milieu technique dans lequel se développent désormais les cerveaux et les esprits ne soit pas « toxique » ?
Pour Stiegler, il s'agit là d'un enjeu politique qui doit prendre la forme d'une forme de « thérapeutique », d'un prendre soin, dont l'un des premiers mouvements doit être de contrôler l'industrie culturelle - comme on contrôle déjà par exemple l'industrie pharmaceutique - afin de limiter au minimum ses effets toxiques et addictifs.
Il s'agit aussi de « transformer le poison en remède » en développant les vertus formatrices des "nouveaux produits spirituels" et de favoriser leur appropriation critique.
Tout ceci constitue l'armature de ce que Stiegler nomme une « psychopolitique » : "La finalité d'un tel programme devrait être de créer, entre le système éducatif que forment les familles, les écoles, les collèges, les lycées et les universités, d'une part, et d'autre part le système éditorial, dont les industries culturelles et de programmes sont devenues le principal secteur, un nouveau système de soin au service d'un modèle industriel repensé en fonction de cette priorité : la transformation organologique de l'intelligence individuelle et collective - dans et par un modèle industriel ayant dépassé l'époque du consommateur."
(...) Questions environnementales, politique industrielle, politique éducative, règles encadrant les médias de masse, politique des nouveaux médias : tout cela constitue une seule et même question, et on peut l'appeler la bataille contemporaine de l'intelligence - une bataille incomparable au regard de toute l'histoire de l'humanité.
Il s'agit ici non seulement d'écologie (de l'esprit et par voie de conséquence des environnements naturels où vivent et que transforment les êtres pharmacologiques que nous sommes), mais d'hygiène, c'est-à-dire de soin au sens le plus classique qui soit."
Les ravages du déficit de contrôle du capitalisme ne sont pas que financiers ou écologiques. Ils sont aussi sociaux, culturels, éducatifs. On l'oublie d'autant plus que c'est ce capitalisme là qui nous informe et forme désormais, pour l'essentiel, nos enfants et même les mentalités dites "adultes"...
Sur ce terrain, il y aurait tant à dire et à faire, pour la Gauche et son projet de "société du care". Regardons la télé pour savoir si ça sera le cas ?
Source : pour cette synthèse, nous nous sommes inspirés du compte-rendu paru sur l'excellent site de débats sur l'école http://skhole.fr/ .
Cet édito me rappelle un de mes deux ou trois dessins préférés sur cette terre et qui me suit depuis une petite trentaine d'annéées : une parfaite allégorie du métier d'éducateur...
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